Maria-Teresa

M’emparant d’une chaise près de la fenêtre de la cuisine, je m’assis pour commencer à peler un oignon. Après avoir ôté ma chemise couleur thé, je me mis à caresser sa peau toute lisse de mes deux mains.
J’éprouvai une telle gratitude pour cet oignon. Tout en rendant grâce à Dieu, s’il se trouvait quelque part – grâce pour ce jour ordinaire, cet autre jour qui bientôt prendrait fin.

— Eh bien Maria Teresa, que vas-tu faire de tous ces oignons que tu as pelés ?
J’entendis la voix d’Anna, ma sœur aînée. Une voix un peu lasse, au demeurant gentille.
— Mais Anna, tu ne te souviens pas ? gloussa Dina, ma deuxième sœur, la voix chargée de souvenirs. Quand elle n’a pas pu s’arrêter d’écosser les fèves, nous en avons soupé pendant trois jours et trois nuits. Tu sais, à la maison de Grizzana…
Ah, oui, en effet, je vois, je vois. D’une armoire nommée « Réminiscence », les deux sœurs tirèrent avec nonchalance différents vêtements du nom de « Souvenirs ». Cardigans amples, manteaux bouffants. Son pull préféré, « Marione », s’était défait avec le passage du temps. Une veste sans vie, « Yakka » : celle de son frère. Dina essaya de l’enfiler.
— Je me demande bien ce que notre frère lui trouve… elle n’a pourtant rien de spécial, non ?
— Mais c’est justement pour ça qu’il l’adore ! répondit Anna en riant.
Je souris et acquiesçai timidement. Oui, voilà pourquoi notre frère pouvait porter avec lenteur à sa bouche cette soupe si triviale aux oignons frits, couleur de bonbon, en arquant un peu le dos, sans dire un mot quant au fait que nous lui servions toujours la même chose.

Les lueurs du soir enveloppaient notre vieil appartement de la Via Fondazza, semblables à un sorbet à la pêche.
Anna était assise près du poêle, activant ses aiguilles à tricoter sur son ouvrage, quant à Dina, elle tournait le cadran de la radio pour la régler sur l’Unione Radiofonica. Maria Callas chantait « Mon Père ». Moi, je préparais la soupe à l’oignon dans la casserole que je venais de beurrer.
— Où est passé notre frère ? fis-je. Que peut-il bien fabriquer ?
— Il est encore dans son atelier, comme à son habitude. En grande conversation avec ses amies, répondit Anna sans lâcher ses aiguilles.
Ses chères amies… Ses natures mortes, qu’il avait observées la plus grande partie de sa vie et reproduites sur ses toiles. Bouteilles élancées, récipients ronds, goulots longs, formes ramassées, vases, pots, tasses, bols, cruches. Sur sa table, son étagère, sa chaise, serrés, dressés, indistinctement, pudiquement. Aujourd’hui encore, notre frère avait parlé du matin au soir à ses objets taciturnes, son regard plongé dans le leur. Des conversations riches, sans voix, sans paroles, audibles des seules oreilles du cœur.
Sur la toile, tous avaient l’air semblable, et pourtant, ils n’en possédaient pas moins une singularité rafraîchissante. Une singularité palpable, au point que l’on pouvait fermer les yeux et, malgré tout, parvenir à la percevoir derrière ses paupières.
— Si ça se trouve, il peint les Apôtres ? chuchota Anna, qui continuait à agiter ses aiguilles. Il a dû leur trouver quelque chose de sacré, à ses bouteilles, ses tasses et ses cruches…
— Les Apôtres, ou bien des anges… ajouta Dina dans un murmure, tout en écoutant la radio. Ces couleurs, cette grâce, ces postures… ce doit être une nuée d’anges.
Je jetai un œil à ma casserole frémissante et ajoutai à voix basse, pour moi-même : « Pas du tout. Ce doivent être nos sœurs. »

Sentant l’air de la nuit s’insinuer dans la pièce, j’allai fermer la fenêtre coulissante de l’atelier.
À travers la vitre sombre, j’aperçus le reflet de mon frère à son chevalet, comme une apparition.
Le poste de radio diffusait la mélodie d’un violon. J’ouvris doucement la fenêtre ; mon souffle était opaque.
La neige tombait, parant de blanc pur les maisons le long de la rue, avec leurs toits en tuiles vermillon. 
Tout était infiniment silencieux, infiniment pur.